L’histoire cahoteuse de la route à Chevrette

- 2 mai 2013

Admettons qu’on accepte les explications de Guy Chevrette concernant l’histoire de la «magouille» de la route de Saint-Donat, révélée hier à la Commission Charbonneau. Bref, il n’y a pas eu de magouille, ni pot-de-vin, ni entrepreneur-ami gâté.

On accepte les explications de l’ancien ministre de la Garnotte, mais ça ne répond pas à la question de fond embrumant l’histoire de cette route : pourquoi?

Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Et pourquoi?

Pourquoi cette route? Vous avez peut-être déjà entendu cette blague duplessiste selon laquelle on promettait aux électeurs de construire des ponts là même où il n’y a pas de rivière.
Dans ce cas-ci, on a construit une route qui mène de nulle part à nulle part, en passant par nulle part. Desservant personne. Et donnant accès à rien.

Ce que la petite histoire officielle de ce bout de route de 31 km nous apprend, c’est qu’il devait permettre de relier deux destinations importantes, Saint-Donat et Mont-Tremblant. Question de faire profiter la première des importants développements de la seconde, vu leur proximité et leur filiation apparente et historique. Comme si les deux étaient séparées par l’Atlantique.
Ce que la petite histoire officielle ignore de mentionner, c’est qu’il y avait déjà un lien routier qui unit encore aujourd’hui les deux communautés, au sud de celui qui nous préoccupe depuis hier.

Distance entre le village de Saint-Donat et le versant nord de Tremblant par la vieille petite route de colonisation, dit le chemin de Vals-des-Lacs : 38 km.

Fallait donc rapprocher les deux communautés. Une nouvelle route, vite, la route du Nordet (ou route Chevrette, comme voulaient la baptiser certains disciples de l’ancien ministre), qui deviendra le lien officiel entre Tremblant et Saint-Donat.
Nouvelle distance : 51 km! Wow, quel rapprochement…

Ainsi, d’une route déjà existante, mais mal en point et nécessitant des travaux d’urgence de toute façon, desservant de vrais villages, du vrai monde, des sites de villégiature; qui partait tout près de Saint-Donat le long d’une route provinciale importante, on a choisi de créer un nouveau lien routier à une dizaine de kilomètres au nord du village, à partir du cul-de-sac de la route 125, où il n’y a rien. De là, on traverse une immense forêt publique où il n’y a rien, aucun attrait et aucune communauté, ne serait-ce qu’une maison isolée à desservir. En prenant soin d’ajouter 13 km au trajet entre les points A et B qu’on souhaitait relier. Une route désormais célèbre pour ses des pentes de 300 mètres de dénivelé et des degrés d’inclinaison à faire capoter un cycliste du Tour de France pourtant aguerri aux cols alpins. Imaginez maintenant l’hiver, mom & pop, avec la marmaille et matante au volant. Il y aura des caleçons à nettoyer, c’est garanti!

En plus, (car il n’y pas que dans les contrats routiers qu’il y a des extras, il y en a aussi dans l’histoire), en plus donc, que le projet est demeuré inachevé. Une grosse highway qui part d’un rang provincial à une petite route locale. Il reste donc 10 km de route qu’on pas été construit et qui auraient permis de relier plus efficacement les points A et B. Un petit tronçon indispensable pour justifier l’investissement dans le grand tronçon, disparu subitement, et comme par enchantement, de la liste des priorités du ministère des Transports.

Bref, vous dépensez 22 millions de dollars pour une route jusqu’à l’ombre de votre objectif, comme vous brûler 2 milliards de calories pour traverser le lac Saint-Jean à la nage, et là, à quelque de brasse de la rive opposée à votre départ, vous choisissez d’abandonner. Embarque dans’chaloupe, ça ne me tente pu de traverser le lac à la brasse.
Quelle étrange manière de politique publique… qui pourrait s’expliquer à l’aune du témoignage de Gilles Cloutier devant la commission. Sauf que ce n’est pas vrai, nous dit Guy Chevrette. OK, d’abord, alors :

Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi cette route inutile?

Une risée dans la région, dont on en dit qu’il s’agit de la piste cyclable de luxe la plus chère au Québec! Car, jusqu’à maintenant, le nombre de passages cyclistes surpasse nettement celui des voitures.

PS : malgré son origine douteuse, cette route offre des panoramas exceptionnels sur la région des Laurentides et la limite sud du Parc du Mont-Tremblant. Outre le fait d’avoir séparé en deux une vaste zone sauvage et ériger un mur de Palestine pour la grande faune locale qui parcourait le secteur, elle a permis aux cultivateurs de chanvre hallucinogène d’accéder à un immense territoire non patrouillé. De plus, l’exploitant forestier détenant les permis d’exploitation de la zone – qui vient de Chertsey, un village proche de Joliette, tient donc! – a pu épargner des dizaines de milliers de dollars en construction de routes forestières pour atteindre et sortir sa ressource.

Donc, tout n’est pas noir dans ce dossier.

Salaire minimum au maximum?

- 1 mai 2013

Pour la toute première fois, le salaire minimum au Québec dépasse les 10$ l’heure aujourd’hui. À 10,15$, il s’agit d’une augmentation de 2,5% par rapport à l’année précédente. Depuis l’an dernier, le taux d’inflation lui oscille entre 1 et 1,5%.

À 10,15$, ça peut sembler élevé aux yeux de certains économistes qui pointent plus à droite, mais le Québec se situe en milieu de peloton au Canada. Quatre provinces prévoient un salaire minimum plus haut, soit l’Ontario, la Colombie-Britannique, la Nouvelle-Écosse et le Manitoba. Pour trouver le salaire minimum le plus généreux au Canada, il faut sortir des provinces et s’aventurer dans les territoires nordiques, où le prix d’une seule pinte de lait suffit pour ré-hypothéquer sa maison. Il est à 11$ au Nunavut et 10,54$ au Yukon. Voici le tableau, par ordre décroissant:

Nunavut 11,00$
Yukon 10,54$
Nouvelle-Écosse 10,30$
Colombie-Britannique 10,25$
Ontario 10,25$
Manitoba 10,25$
Québec 10,15$
Saskatchewan 10,00$
Nouveau-Brunswick 10,00$
Terre-Neuve 10,00$
T.-N.-O 10,00$
I.-du-P.-É 10,00$
Alberta 9,75$

Selon une méthode de calcul d’économistes pour le moins obscure et dont on n’en connaît rien des aboutissants, un salaire minimum ne devrait jamais dépasser 45% du salaire moyen, sans quoi, son effet devient néfaste pour l’économie. Admettons que cela soit vrai et vérifiable, selon le principe de la semaine de travail moyenne au Québec de 35 heures, le nouveau salaire minimum représente 42,6% du revenu moyen hebdomadaire (selon les dernières données disponibles, soit celles de février dernier). Tableau!

I-du-P.-É. 46,8%
Nouvelle-Écosse 45,3%
Manitoba 43,1%
Nouveau-Brunswick 43,0%
Québec 42,6%
Colombie-Britannique 41,0%
Ontario 39,1%
Saskatchewan 37,2%
Terre-Neuve 37,0%
Alberta 31,1%

Seulement 5 % de la population active gagne le salaire minimum. De ceux-là, près de la moitié sont des étudiants. Par contre, il agit comme un effet de levier pour l’ensemble des salariés, notamment tous les petits salariés en profitent parce que certains employeurs offrent systématiquement plus que le minimum.

Selon une certaine école de pensée assez répandue, au Québec comme ailleurs, le salaire minimum crée du chômage. Les entreprises de services sont plus sensibles au taux du salaire minimum, les coûts de main-d’œuvre y représentent une plus grande proportion des frais que dans d’autres secteurs économiques. La rémunération compte pour 80 % des coûts dans l’hébergement et la restauration et 75 % dans le commerce de détail, contre 59 % dans l’ensemble des industries.

Mais l’ampleur des pertes d’emploi lors d’une hausse du salaire minimum serait moins importante que certains le croient. En outre, ces pertes n’arrivent pas tout de suite : au lendemain d’une hausse, les restaurateurs auront besoin d’autant d’employés parce qu’ils auront autant de frites à faire. Mais, à plus long terme, pour réduire leurs coûts de main-d’œuvre, ils investiront peut-être dans une friteuse automatique.

Ce qui n’est pas mauvais pour l’économie en soi. Les innovations technologiques et la productivité accrue qu’elles entraînent créent de la croissance économique et donc, à long terme, plus d’emplois. Un salaire minimum plus généreux donne un coup de fouet à l’économie, et le chômage qu’il engendre est temporaire.

En lieu et place du salaire minimum, des économistes, commentateurs et politiciens privilégient les programmes de soutien du revenu comme les allocations familiales ou le remboursement de la TPS, ou les primes au travail. Ainsi, l’ensemble des contribuables, et pas juste les entreprises casquent pour les travailleurs pauvres. Pour d’autres, les mesures de compensation du revenu ne sont rien de moins qu’une subvention déguisée qui permet aux entreprises de continuer à sous-payer leurs employés.

En 2008, une étude du UC Berkeley Labor Center, un institut de recherche sur le travail rattaché à l’Université de Californie, leur donne raison. Celle-ci montre qu’en Californie, offrir un salaire minimum de 8 $ l’heure aux travailleurs – plutôt que les 6,75 $ en vigueur dans cet État au moment de l’étude – réduirait de 2,7 milliards les aides allouées par le gouvernement pour les soins de santé ou la garde des enfants. En d’autres mots, les contribuables paient ces milliards parce que les entreprises ne le font pas.

Bref, que ce soit le consommateur qui achète son produit plus cher parce qu’on a augmenté le salaire minimum ou le contribuable qui paie la Prime au travail avec ses taxes, l’argent sort toujours de la même poche, la nôtre.

Pénuries de main-d’oeuvre? Payez plus, dit le banquier!

- 24 avril 2013

Tous ceux qui s’opposent aux dérives du Programme des travailleurs étrangers temporaires, à commencer par le NPD et les syndicats, et plus largement tous les travailleurs qui trouvent les employeurs d’ici bien pingres, viennent de se trouver un allié insoupçonné: le gouverneur de la Banque du Canada!

Pour tirer sa révérence avant de devenir le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney a jeté tout un pavé dans la mare hier, lors de sa dernière présence devant le Comité permanent des finances de la Chambre des communes. Selon lui, les employeurs canadiens développent depuis quelques années une dépendance à l’égard des employés étrangers peu rémunérés. La très forte utilisation du programme (il y avait trois fois plus de travailleurs étrangers au Canada en 2012 – 338 000 – qu’en 2003) tire vers le bas les salaires payés au Canada prévient-il, et pousse les entreprises à la paresse. Ainsi, plutôt que d’investir dans la technologie et la formation de la main-d’Å“uvre, elles se contentent de maintenir leurs marges en embauchant des bas salariés. Ce qui, le moindre nigaud en conviendra, n’est pas bon pour l’économie canadienne.

Cela rappelle l’époque du huard à 70 cents, une période pendant laquelle les manufacturiers canadiens ont peu investi et se sont simplement appuyés sur la faible valeur de la monnaie canadienne pour vendre à faible coût les produits canadiens, notamment aux États-Unis. Une forte croissance de l’emploi dans ce secteur avait été observé durant cette période. Depuis la hausse spectaculaire du dollar, il s’est perdu plus d’un demi-million d’emplois dans les usines du pays.

Le message de Carney tient en peu de mots: pour contrer la pénurie de main-d’Å“uvre dans les emplois peu spécialisés, il n’y a qu’une solution viable, payer plus! Pour le reste, la formation est la clé. À cet égard, l’exemple allemand où les entreprises sont massivement embrigadées dans la formation de la main-d’Å“uvre, offre une piste de solution d’un incontournable intérêt, comme le souligne La Presse dans ce reportage.

Le Programme des travailleurs étrangers temporaires n’est pas un mauvais programme en soi. Comme le rappelle le gouverneur de la Banque du Canada, il permet aux entreprises canadiennes de s’offrir de la compétence et l’expertise rares comme de la merde de pape dans le monde. Par exemple, vous êtes le Cirque du Soleil, vous préparez un show qui s’intitulera Inferno, dont le thème sera le feu, vous avez alors absolument besoin de ce jongleur de torches russe, le meilleur au monde. Pour l’amener dans le quartier Saint-Michel où il participera à la conception du spectacle, vous devez passer par ce programme. Idem si vous êtes Bombardier, vous concevez un nouvel appareil, il vous faut les meilleurs en aérodynamique dans le monde. Vive le programme!

Mais si vous êtes propriétaires d’une franchise de restaurant de beignes à Saint-Jovite, faire appel à des travailleurs philippins via le programme en est une perversion. Et ce n’est même pas moi qui le dis, ni un gogauche plateaupithèque, mais un des grands banquiers de sa génération!

Dans mon billet précédent, vous pouviez consulté une liste sommaire des employeurs québécois inscrits au programme, dont de nombreux organismes gouvernementaux et publics.

Travailleurs étrangers: tout le monde le fait

- 23 avril 2013

Quand l’histoire de la Banque Royale et ses travailleurs étrangers est apparue il y a deux semaines, les Canadiens et les Québécois ont découvert avec stupéfaction l’existence d’un obscur programme fédéral.

Le Programme des travailleurs étrangers temporaires n’est pourtant pas une nouveauté: il existe depuis 10 ans, et a subi en 2006 une petite réforme afin d’en rendre l’application le plus simplifiée possible. De plus, en 2012, une entente avec le gouvernement de Jean Charest permet à Emploi-Québec de devenir le seul maître d’oeuvre de ce programme au Québec dans certaines circonstances. Ainsi, pour pouvoir embaucher un spécialiste étranger, s’il exerce l’un des 44 métiers et professions reconnus comme en pénurie, un simple formulaire d’Emploi-Québec suffit.

Pour la majorité des gens, l’affaire des travailleurs étrangers temporaires touche essentiellement la main-d’oeuvre agricole. Or, c’est la partie visible du programme, et l’une des plus petites. À peine le quart des 338 000 travailleurs étrangers temporaires présents au Canada chaque année travaillent au champ. Il y en a plein d’autres dans les mines, dans l’industrie aérospatiale, dans la haute finance, dans le domaine culturel et sportif, dans le tourisme, dans les champs pétrolifères de l’Ouest, etc.

Juste pour vous donner une idée à quel point l’utilisation des travailleurs étrangers est répandue, je vous invite à consulter un document PDF obtenu par le quotidien torontois The Globe & Mail, où on y trouve toutes les entreprises qui ont obtenu le droit d’embaucher des travailleurs étrangers temporaires. Comme le stipule la mise en garde, rien n’indique que chacun de ces employeurs a effectivement embauché des travailleurs étrangers. Ils ont toutefois reçu toutes les autorisations requises à cet effet.

La liste est monstrueuse. Seulement au Québec, quelque 3400 employeurs y sont listés! Parmi ceux-ci, des hôpitaux, des CLSC, des ministères fédéraux et provinciaux, des villes (comme Montréal et Laval), des organismes à but non lucratif (genre fédération sportive, truc religieux, association contre une quelconque maladie) presque toutes les universités et des commissions scolaires. Aussi, une quantité considérable de restaurants, de dépanneurs, de motels. Et pas juste dans les quartiers multiethniques de Montréal, mais aussi dans les confins de la campagne québécoise, comme à Rawdon, par exemple. De nombreux commerces situés dans les zones de villégiature à réputation internationale, comme à Mont-Tremblant et dans Charlevoix, y figurent aussi.

Voici une liste de quelques entreprises et organisations parmi les plus connues du public:

Lassonde (les jus)
ADF (les structures de métal, celles qui seront utilisées pour l’amphithéâtre de Québec)
Resolu (anciennement Abitibi-Consol)
Agence de santé et services sociaux de Montréal
Agence Métropolitaine de Transport
Revenu Québec
Air Canada
Alcoa
Aldo
Les Ailes
Alliance VivaFilms
American Apparel
ArcelorMittal
Astral Media
Atmosphère/Sport Expert
Auberge Lac Sacacomie
Avon
Axa Assurances
Banque Nationale
Bell
Beenox
Bombardier
BRP (Bombardier produits récréatifs)
Première Moisson
Bridgstone Canada
Bristol Myers Squibb
Caisse de dépôt et Placement
Canadien National
Canoë
Cascades
CGI
Cirque du soleil
Cinémas Guzzo
Mine Osisko
Centre de Recherches en Informatique de Montréal
Centre de Recherches industrielles du Québec
Dessau
Desjardins
Domtar
Dorel
Eau Naya
Electrolux
Environnement Canada
Exfo
La plupart des hôtels Fairmont au Québec (Manoir Richelieu, Montebello, Tremblant)
Fédération des cégeps
Grand rire de Québec
Des garderies
Genivar
General Electric Canada
Juste pour rire
Transcontinental
Institut nationale de recherche scientifique (INRS)
KPMG
Kruger
Lafarge Canada
Le Massif
Léger Marketing
Danièle Henkel
Les Grands Ballets Canadiens
Lise Watier
L’Oréal Canada
Loto-Québec
Mabe Canada (qui fermera l’an prochain dans l’est de Montréal pour déménager au Mexique)
Molson Coors
Morgan Stanley Canada
Moment Factory
Nova Bus
Novartis
Office national du film (ONF)
L’Orchestre symphonique de Montréal
Parcs nationaux Mont-Valin et Frontenac
Pfizer Canada
Premier Tech
PriceWaterhoureCoopers
Pratt & Withney
RBC
Reitmans
RioTintoAlcan
Groupe Roche
Saputo
Shell Canada
Sid Lee
Simple Plan (oui, oui, le groupe)
Ski Bromont
Mont Saint-Bruno
SNC-Lavalin
Société de transport de Montréal
Mont-Sainte-Anne
Mont-Tremblant
Tembec
Ubisoft
Ville de Montréal
Ville de Laval
Warner Brothers Games

Rapport D’Amours: audace et silences

- 19 avril 2013

Qu’on soit de la gauche, de la droite. Qu’on vienne d’en haut ou d’en bas, qu’il s’agisse d’ici ou d’ailleurs en Occident, le constat est le même : en matière de retraite, à l’aune du vieillissement de la population, on se précipite dans précipice du Grand Canyon à la même vitesse que la voiture de Thelma et Louise, à la fin du film Thelma & Louise.

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Parce que le suicide collectif n’est pas une option, les membres du Comité d’experts sur l’avenir du système de retraite (le Rapport D’Amours) y vont de quelques propositions de manÅ“uvres de conduite et de freinage pour éviter la tragédie.

D’abord, soulignons l’audace : la disparition rapide de régimes à prestations déterminées au profit de régimes à cotisations déterminées n’est pas une fatalité! Depuis quelques années, beaucoup d’«intervenants au niveau de» martèlent pourtant que cela est inévitable, voire souhaitable. Ajoutant à cela une pincée de culpabilisation à tous ceux qui en bénéficient ou qui y rêvent : «vous êtes le problème!» entendait-on presque dire. Et on a failli y croire! Un peu comme les gars qui se repentent devant les remontrances de leur conjointe envers l’état d’encombrement du garage : on y va généralement pour la solution la plus simple, soit sacrer tout aux vidanges, sans s’interroger même si la bien-aimée a bien raison, ou s’il y a bien quelques articles qui mériteraient sauvetage.

Les membres de ce comité, qui n’a rien de l’Amical d’anciens marxistes-léninistes faut-il préciser, osent quand même commettre une proposition de lèse-droite. Ils croient plutôt que les régimes à prestations déterminées forment la solution la plus viable pour un Québec minimalement prospère lorsqu’il sera officiellement vieux. Ils suggèrent même d’encourager sa généralisation. C’est pas rien, c’est même gros, et ça participe du même optimiste et du même antidote au pessimisme ambiant que le mouvement en faveur du retour Expos.

Dans la proposition du Comité touchant le plus grand nombre, celle de la création d’une rente de longévité, à première vue, elle n’est pas bête. Le régime actuel de la Régie des rentes a été créé au moment où nous vivions en relative santé à peu près deux ans après la retraite à 65 ans. À une époque où on prenait effectivement sa retraite à 65 ans. Aujourd’hui, le Québécois moyen prend sa retraite moyenne à l’âge moyen de 60 ans, et vit par la suite moyennement en santé pour au moins une quinzaine d’années supplémentaires. Et pour un grand nombre, on passe le reste jusqu’à la mort proche avec des bobos ici et là qui limitent à peine notre indépendance.

Plutôt que de détourner la Régie des rentes de son objectif initial, le Comité propose plutôt de créer un nouveau régime pour nos très vieux jours, ceux après 75 ans, soit au-delà de l’espérance de vie en santé actuellement observée au Québec.

Aussi innovatrice que soit l’idée, elle a un coût important. Un gros 3,3% des gains admissibles (environ 52 000$, une limite supérieure au salaire annuel moyen des Québécois), partagé également entre l’employeur et l’employé (à tout le moins pour le 50% des travailleurs sans aucun régime de retraite, autres que leurs REER). À 52 000 $, ce n’est pas loin de 900 $ de moins dans vos poches chaque année.

Déjà qu’on a augmenté la cotisation à la RRQ à plus de 10%, dont 5,025% vient de vos poches, pour un joli total de 2340$ de vous, et un autre 2340$ que votre employeur ne peut vous verser en salaire, puisqu’il doit le verser à RRQ. Déjà que le gouvernement actuel souhaite poursuivre avec la proposition libérale des régimes volontaires d’épargne-retraite (RVER) et que le Comité pousse aussi pour son implantation au plus sacrant aussi. Et déjà qu’il y a le REER et leur fort attrait fiscal (dont à peu près 90% des contribuables sont incapables de maximiser, cela dit).

Aussi intéressantes que soient les propositions de l’épargne longévité et du RVER, elles ont le défaut d’exister en niant l’écosystème dans lequel elles évoluent. Un peu comme le BAPE lorsqu’il étudie les impacts environnementaux d’un projet de mine, sans tenir compte des effets cumulatifs des 10 autres mines ou projets de mines autour.

Car, en prenant pour acquis que la part patronale à la RRQ, au nouveau régime de rente de longévité et, le cas échéant aux REER collectif en entreprise, c’est du salaire en moins offert aux employés. Ainsi, l’employé au salaire annuel de 52 000$ laissera jusqu’à 7000$ de la valeur de son effort de travail (pas loin de 15%) juste pour son poste budgétaire «vieux jours».

Évidemment, il faut additionner les cotisations à l’assurance-maladie privée (parce qu’il y a de moins en moins de services publics performants), et celles à toute la panoplie de régimes d’assurances publics, comme l’assurance-emploi et le congé parental (si ce n’est de celle au syndicat).
Ah! Oui! On a aussi un gérontologue au poste de ministre de la Santé, fort préoccupé (à raison) de l’état de santé des vieux, et qui nous menace d’instaurer un système d’assurance-maladie complémentaire pour payer nos soins de santé de vieux. Bref, la cour est archipleine.
Cela aura un coût considérable pour l’économie d’aujourd’hui. Entre 0,6 et 0,8 point de pourcentage sur le PIB. En clair, ça veut dire des pertes d’emplois, des licenciements, des fermetures d’usines, des postes vacants non comblés. Si toutes propositions du comité étaient mises en vigueur demain, le Québec entrerait en récession, compte tenu de la faiblesse de son économie ces jours-ci.

Il reste qu’on suggère à mots couverts que c’est le prix à payer pour s’éviter, non pas une récession aujourd’hui, mais un genre de dépression dans 20 ans.

Par contre, il y a un étrange silence du comité sur les REER, à part une petite proposition quant au report de l’âge pour sa conversion (de 71 à 75 ans, question d’encourager la retraite plus tardive).

Il y a deux semaines, Québec solidaire y est allée d’une suggestion mal comprise (probablement à cause de la couleur de ses proposants), soit réduire le plafond maximum déductible d’impôt. Il est à plus de 22 000$ présentement. Or, dans le système actuel, ce sont les mieux nantis qui bénéficient des meilleurs retours d’impôts lorsqu’ils cotisent. Avec un revenu imposable de 20 000$, votre investissement dans un REER ne vous rapportera qu’environ 300$ en déductions fiscales. Mais si votre revenu est de 130 000$, il vous rapportera près de 500$.

Qui, parmi les 90% de Québécois les moins riches réussissent à mettre 22 000$ dans son REER chaque année? Euh… Je vois une main là, peut-être une deuxième là-bas, mais c’est tout. Un rabaissement du plafond à 15 000, par exemple, avec un rehaussement des avantages fiscaux pour les REER pour la classe moyenne et les pauvres, bref, en rétablissant quelque peu l’équité en la matière, ça permettrait peut-être d’éviter la mise en place du RVER. Et d’ajouter cette couche supplémentaire sur un système d’épargne retraite déjà pas mal complexe.

Car, le RVER tel que conçu par les libéraux l’an dernier, c’est un gigantesque cadeau sur un plateau de diamants aux grands financiers de ce monde. Je vous rappelle que le RVER proposé ne forcerait aucunement les employeurs à y cotiser. Tout sur les épaules de l’employé, avec à la clé, de magnifiques frais d’administration à concéder aux grandes banques et autres monstres de la finance.

Autrement dit, le RVER, participe au mouvement de la richesse du bas vers le haut, comme le dénonce dans cette vidéo le prix Nobel en économie Joseph Stiglitz.