Qu’on soit de la gauche ou de la droite. Qu’on vienne d’en haut ou d’en bas, qu’il s’agisse d’ici ou d’ailleurs en Occident, le constat est le même : en matière de retraite, à l’aune du vieillissement de la population, on se précipite dans le précipice du Grand Canyon à la même vitesse que la voiture de Thelma et Louise, à la fin du film Thelma & Louise.

Parce que le suicide collectif n’est pas une option, les membres du Comité d’experts sur l’avenir du système de retraite (le Rapport D’Amours) y vont de quelques propositions de manÅ“uvres de conduite et de freinage pour éviter la tragédie.
D’abord, soulignons l’audace : la disparition rapide de régimes à prestations déterminées au profit de régimes à cotisations déterminées n’est pas une fatalité! Depuis quelques années, beaucoup d’«intervenants au niveau de» martèlent pourtant que cela est inévitable, voire souhaitable. Ajoutant à cela une pincée de culpabilisation à tous ceux qui en bénéficient ou qui y rêvent : «vous êtes le problème!» entendait-on presque dire. Et on a failli y croire! Un peu comme les gars qui se repentent devant les remontrances de leur conjointe envers l’état d’encombrement du garage : on y va généralement pour la solution la plus simple, soit sacrer tout aux vidanges, sans s’interroger même si la bien-aimée a bien raison, ou s’il y a bien quelques articles qui mériteraient sauvetage.
Les membres de ce comité, qui n’a rien de l’Amical d’anciens marxistes-léninistes faut-il préciser, osent quand même commettre une proposition de lèse-droite. Ils croient plutôt que les régimes à prestations déterminées forment la solution la plus viable pour un Québec minimalement prospère lorsqu’il sera officiellement vieux. Ils suggèrent même d’encourager sa généralisation. C’est pas rien, c’est même gros, et ça participe du même optimiste et du même antidote au pessimisme ambiant que le mouvement en faveur du retour Expos.
Dans la proposition du Comité touchant le plus grand nombre, celle de la création d’une rente de longévité, à première vue, elle n’est pas bête. Le régime actuel de la Régie des rentes a été créé au moment où nous vivions en relative santé à peu près deux ans après la retraite à 65 ans. À une époque où on prenait effectivement sa retraite à 65 ans. Aujourd’hui, le Québécois moyen prend sa retraite moyenne à l’âge moyen de 60 ans, et vit par la suite moyennement en santé pour au moins une quinzaine d’années supplémentaires. Et pour un grand nombre, on passe le reste jusqu’à la mort proche avec des bobos ici et là qui limitent à peine notre indépendance.
Plutôt que de détourner la Régie des rentes de son objectif initial, le Comité propose plutôt de créer un nouveau régime pour nos très vieux jours, ceux après 75 ans, soit au-delà de l’espérance de vie en santé actuellement observée au Québec.
Aussi innovatrice que soit l’idée, elle a un coût important. Un gros 3,3% des gains admissibles (environ 52 000$, une limite supérieure au salaire annuel moyen des Québécois), partagé également entre l’employeur et l’employé (à tout le moins pour le 50% des travailleurs sans aucun régime de retraite, autres que leurs REER). À 52 000 $, ce n’est pas loin de 900 $ de moins dans vos poches chaque année.
Déjà qu’on a augmenté la cotisation à la RRQ à plus de 10%, dont 5,025% vient de vos poches, pour un joli total de 2340$ de vous, et un autre 2340$ que votre employeur ne peut vous verser en salaire, puisqu’il doit le verser à RRQ. Déjà que le gouvernement actuel souhaite poursuivre avec la proposition libérale des régimes volontaires d’épargne-retraite (RVER) et que le Comité pousse aussi pour son implantation au plus sacrant aussi. Et déjà qu’il y a le REER et leur fort attrait fiscal (dont à peu près 90% des contribuables sont incapables de maximiser, cela dit).
Aussi intéressantes que soient les propositions de l’épargne longévité et du RVER, elles ont le défaut d’exister en niant l’écosystème dans lequel elles évoluent. Un peu comme le BAPE lorsqu’il étudie les impacts environnementaux d’un projet de mine, sans tenir compte des effets cumulatifs des 10 autres mines ou projets de mines autour.
Car, en prenant pour acquis que la part patronale à la RRQ, au nouveau régime de rente de longévité et, le cas échéant aux REER collectif en entreprise, c’est du salaire en moins offert aux employés. Ainsi, l’employé au salaire annuel de 52 000$ laissera jusqu’à 7000$ de la valeur de son effort de travail (pas loin de 15%) juste pour son poste budgétaire «vieux jours».
Évidemment, il faut additionner les cotisations à l’assurance-maladie privée (parce qu’il y a de moins en moins de services publics performants), et celles à toute la panoplie de régimes d’assurances publics, comme l’assurance-emploi et le congé parental (si ce n’est de celle au syndicat).
Ah! Oui! On a aussi un gérontologue au poste de ministre de la Santé, fort préoccupé (à raison) de l’état de santé des vieux, et qui nous menace d’instaurer un système d’assurance-maladie complémentaire pour payer nos soins de santé de vieux. Bref, la cour est archipleine.
Cela aura un coût considérable pour l’économie d’aujourd’hui. Entre 0,6 et 0,8 point de pourcentage sur le PIB. En clair, ça veut dire des pertes d’emplois, des licenciements, des fermetures d’usines, des postes vacants non comblés. Si toutes propositions du comité étaient mises en vigueur demain, le Québec entrerait en récession, compte tenu de la faiblesse de son économie ces jours-ci.
Il reste qu’on suggère à mots couverts que c’est le prix à payer pour s’éviter, non pas une récession aujourd’hui, mais un genre de dépression dans 20 ans.
Par contre, il y a un étrange silence du comité sur les REER, à part une petite proposition quant au report de l’âge pour sa conversion (de 71 à 75 ans, question d’encourager la retraite plus tardive).
Il y a deux semaines, Québec solidaire y est allée d’une suggestion mal comprise (probablement à cause de la couleur de ses proposants), soit réduire le plafond maximum déductible d’impôt. Il est à plus de 22 000$ présentement. Or, dans le système actuel, ce sont les mieux nantis qui bénéficient des meilleurs retours d’impôts lorsqu’ils cotisent. Avec un revenu imposable de 20 000$, votre investissement dans un REER ne vous rapportera qu’environ 300$ en déductions fiscales. Mais si votre revenu est de 130 000$, il vous rapportera près de 500$.
Qui, parmi les 90% de Québécois les moins riches réussissent à mettre 22 000$ dans son REER chaque année? Euh… Je vois une main là , peut-être une deuxième là -bas, mais c’est tout. Un rabaissement du plafond à 15 000, par exemple, avec un rehaussement des avantages fiscaux pour les REER pour la classe moyenne et les pauvres, bref, en rétablissant quelque peu l’équité en la matière, ça permettrait peut-être d’éviter la mise en place du RVER. Et d’ajouter cette couche supplémentaire sur un système d’épargne retraite déjà pas mal complexe.
Car, le RVER tel que conçu par les libéraux l’an dernier, c’est un gigantesque cadeau sur un plateau de diamants aux grands financiers de ce monde. Je vous rappelle que le RVER proposé ne forcerait aucunement les employeurs à y cotiser. Tout sur les épaules de l’employé, avec à la clé, de magnifiques frais d’administration à concéder aux grandes banques et autres monstres de la finance.
Autrement dit, le RVER, participe au mouvement de la richesse du bas vers le haut, comme le dénonce dans cette vidéo le prix Nobel en économie Joseph Stiglitz.